On arrive à l’angle de la rue de l’Étuve et de la rue du Chêne, on cherche du regard un monument imposant, et on tombe sur une fontaine de quelques dizaines de centimètres. Le Manneken Pis surprend d’abord par sa taille. C’est pourtant cette petite statue de bronze qui concentre une bonne partie de l’identité bruxelloise depuis plusieurs siècles.
Manneken Pis : une fontaine publique attestée dès le XIVe siècle
Avant d’être une attraction touristique, Manneken Pis remplissait une fonction utilitaire. Les archives de la cathédrale des Saints-Michel-et-Gudule indiquent qu’il servait déjà de fontaine publique en 1388. À cette époque, la statue était en pierre, pas en bronze.
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C’est en 1619 que la version actuelle voit le jour. Le sculpteur Jérôme Duquesnoy l’Ancien reçoit la commande d’une statue de bronze pour remplacer l’original abîmé. La pièce est d’abord placée sur une colonne, puis le socle est modifié en 1770 avec un décor en pierre récupéré d’une autre fontaine.
Un détail que les visiteurs ignorent souvent : la statue visible dans la rue est une copie. Après plusieurs vols et dégradations (le dernier en 1965, où la statue a été brisée au niveau des chevilles), la ville a décidé de protéger l’original. On peut le voir au Musée de la Ville de Bruxelles, dans la Maison du Roi, sur la Grand-Place.
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Légendes du Manneken Pis : trois récits, un même geste
Plusieurs légendes tentent d’expliquer l’origine de la statue. Elles partagent toutes un point commun : un garçon, un besoin urgent et des conséquences disproportionnées.
- La légende militaire raconte qu’un enfant a sauvé Bruxelles assiégée en éteignant une mèche de poudre à canon par un moyen peu conventionnel. C’est le récit le plus repris dans les guides.
- La légende de la sorcière met en scène un gamin qui se soulage contre la porte d’une habitante de la rue de l’Étuve. Furieuse, elle le maudit et le transforme en statue condamnée à répéter son geste pour l’éternité. Un brave homme le remplace par une statuette pour briser le sort.
- La légende de l’ermite reprend un schéma similaire : un saint homme transforme un enfant en pierre après avoir été dérangé. Le père fait sculpter une réplique de son fils, et l’enfant revient à la vie. Cette version a été adoucie au fil du temps pour ne pas effrayer les enfants.
Aucune de ces histoires n’est vérifiable. On sait en revanche que le surnom d’origine, « Petit Julien », a circulé pendant des siècles avant que « Manneken Pis » ne s’impose dans l’usage courant.
Garde-robe du Manneken Pis : un vestiaire qui dépasse le millier de costumes
Le Manneken Pis ne reste pas souvent nu. Depuis le XVe siècle, des souverains et des institutions lui offrent des tenues. Louis XV de France lui aurait envoyé un costume de gentilhomme après qu’un soldat français eut tenté de le voler.
Ce qui a changé ces dernières années, c’est le rythme. La garde-robe dépasse désormais le millier de costumes, alors que beaucoup de sources mentionnent encore « plus de 900 ». La collection continue de s’étoffer chaque année, avec des tenues liées à des corporations, des causes caritatives ou des événements internationaux.
Un habilleur officiel gère le calendrier des tenues. Ce rôle, pris très au sérieux par la Ville de Bruxelles, transforme chaque habillage en micro-événement. En 2011, un costume baptisé « Manneken-Slip » avait fait parler de lui pour son ton décalé. Plus récemment, des tenues liées à la guilde des bouchers ou à des actions solidaires ont confirmé une tendance : la statue sert de vecteur de message civique ou satirique.
On peut consulter le programme des habillages à l’avance et venir voir la cérémonie sur place. Les costumes, eux, sont conservés et exposés au Musée de la Ville de Bruxelles.

Trio bruxellois : Jeanneke Pis et Zinneke Pis complètent le tableau
Manneken Pis n’est plus seul depuis la fin des années 1980. La ville compte deux autres statues conçues dans le même esprit.
Jeanneke Pis, installée dans l’impasse de la Fidélité (près de la rue des Bouchers), représente une petite fille accroupie. Zinneke Pis, un chien de bronze levant la patte, se trouve rue des Chartreux. Le terme « zinneke » désigne en bruxellois un bâtard, un chien de rue, ce qui colle à l’esprit populaire du personnage.
Ces trois statues forment un parcours urbain que les guides locaux intègrent de plus en plus dans leurs circuits. L’ensemble raconte quelque chose de l’humour bruxellois : irrévérencieux, volontairement trivial, et profondément attaché à la rue.
Manneken Pis et tourisme : entre déception et passage obligé
On ne va pas le cacher : beaucoup de visiteurs repartent surpris par la taille de la statue. Certains la classent parmi les attractions les plus décevantes d’Europe. Les retours varient sur ce point, entre franche déception et amusement devant le décalage entre la renommée et la réalité physique de l’objet.
Cette réputation paradoxale n’a pourtant pas freiné sa centralité dans l’offre touristique de Bruxelles. Les plateformes de visites guidées, les tours en bus et les guides récents continuent de le présenter comme un arrêt incontournable. La raison tient probablement moins à la statue elle-même qu’à ce qu’elle représente : un condensé de l’identité bruxelloise, entre folklore, humour et histoire.
Pour en profiter au mieux, on recommande de combiner la visite avec un passage à la Maison du Roi pour voir l’original et la collection de costumes. C’est là que le Manneken Pis prend une autre dimension, loin de la cohue du carrefour.
Le petit bonhomme de bronze a traversé des sièges, des vols, des révolutions et des querelles linguistiques. Il continue de se faire habiller plusieurs fois par mois, de représenter des causes et de faire sourire les passants. Bruxelles sans son Manneken Pis serait une ville qui se prendrait trop au sérieux, et ça, les Bruxellois ne le permettraient pas.

